La source

Théophile GAUTIER (1811-1872)

À l'âge de dix-huit ans, une rencontre avec Victor Hugo lui donna aussitôt le goût de la littérature. Théophile Gautier aborda autant la critique d'art que le conte fantastique ou le récit historique. Grâce à sa théorie de « l'art pour l'art », il est surtout connu pour être le maître de l'école poétique parnassienne.  Pour les Parnassiens l'art n'a pas à être utile ou vertueux et son seul but est la beauté.

 

Tout près du lac filtre une source,
Entre deux pierres, dans un coin;
Allègrement l'eau prend sa course
Comme pour s'en aller bien loin.

Elle murmure: Oh ! quelle joie !
Sous la terre il faisait si noir !
Maintenant ma rive verdoie,
Le ciel se mire à mon miroir.

Les myosotis aux fleurs bleues
Me disent: Ne m'oubliez pas !
Les libellules de leurs queues
M'égratignent dans leurs ébats;

À ma coupe l'oiseau s'abreuve;
Qui sait ? - Après quelques détours
Peut-être deviendrai-je un fleuve
Baignant vallons, rochers et tours.

Je broderai de mon écume
Ponts de pierre, quais de granit,
Emportant le steamer qui fume
À l'Océan où tout finit.

Ainsi la jeune source jase,
Formant cent projets d'avenir;
Comme l'eau qui bout dans un vase,
Son flot ne peut se contenir;

Mais le berceau touche à la tombe;
Le géant futur meurt petit;
Née à peine, la source tombe
Dans le grand lac qui l'engloutit !

 

Théophile GAUTIER (1811-1872)

 

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